Gilles Miquelis  
Peintre # Nice # FRANCE
 
 
 
 
 
 
 
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Et ils ne virent plus qu'ils étaient nus...

Comme toujours avec les images, quelles qu'elles soient, il faut reprendre les choses d'un peu loin. Surtout lorsqu'il s'agit d'images peintes, faites de main d'homme. Je ne parle pas des images qui peuplent, involontairement, l'imaginaire des sapiens sapiens, qui habitent ses doux songes éveillés ou ses cauchemars, qui lui rappellent un passé, lui annoncent un futur, lui brouillent le présent, qui le font rêver, s'effrayer, s'exciter, délirer. Encore que... Est-on assuré que tous ces défilés ininterrompus de figures, de tableaux, de scènes, qui occupent notre cerveau, ne doivent rien à ce que des mains d'humains ont déposé depuis la nuit des temps, d'abord sur la paroi des grottes, sur du parchemin, du papier, de la toile, puis sur de la pellicule photographique, sur du film, aujourd'hui sur les écrans numériques de nos caméscopes? C'est un peu le dilemme: œuf ou poule? Lequel, en premier? Est-ce que ce sont les images de carnages, de massacres, de visages défigurés, telles qu'on les voit quotidiennement sur nos écrans de télévision, qui nous font comprendre Picasso? Ou est-ce Picasso qui nous aide à voir la monstruosité du 2Oème siècle et de celui qui se prépare?

Prendre les choses d'un peu loin, même, et surtout, quand on se trouve devant les dessins et tableaux d'un tout jeune homme, (puisque c'est le cas de Miquelis, qui en est, m'assure-t-on, à ses premières productions graphiques), aide à y voir un peu clair dans le tout-venant de la création contemporaine. Prendre les choses d'un peu loin s'impose quand vous avez devant les yeux la figuration de corps humains, hommes, femmes, ados, adultes, vieillards, fillettes, enfants, et quand ces figures, croquées avec un mélange de tendresse, de cruauté, d'ironie vacharde, de pudique compassion, de réalisme aigu, vous renvoient, pour les confirmer, pour les contredire, pour les affiner, pour les critiquer, à vos propres observations, vos propres visions, vos propres fantasmes, à votre intimité et à votre histoire. En somme, les images de Miquelis, minis reportages à caractère quasi sociologique sur une part importante de notre quotidien spectacle, nous interrogent plus profondément, au-delà du témoignage direct, sur l'essence de l'image, et, disons-le sans trop d'emphase, sur l'essence de l'humain.

La chronique de notre actualité, vous l'avez là, sous les yeux, sans enjolivements, à cru: les plages en été avec leurs bellâtres à casquette, à slibard, rouleurs de mécaniques se grattant la queue, buvant une canette de bière, faisant la roue devant une nénette à poil se dorant au soleil, ou avec un couple de nudistes à gros bides et à grosses miches. Ce n'est pas du Reiser, avec son Gros dégueulasse, le trait de Miquelis ne vise pas la caricature, son registre n'est pas celui du grotesque, même si la volonté satirique est présente, elle ne vise aucune critique sociale, politique, idéologique, morale. Miquelis ne juge pas, il se contente de constater. Vous l'avez aussi, la chronique, avec cette prostituée à grosses fesses celluliteuses, en string, corset et gants noirs, sur la promenade face à la mer, attendant le client; avec cette jeune femme, torse nu, l'air triste, assise dans sa cuisine; avec cette skieuse, rigolarde, descendant à poil une piste; avec cet intello à lunettes pissant dans un bidet; avec cette blonde à monstrueux nibards rappelant ceux de Lolo Ferrari ; avec ce photographe prenant des clichés d'une autre volumineuse blonde; avec ce couple de gays moustachus enlacés; avec cette mi-femme mi-gamine allongée, sexe exhibé, se caressant le sein, sortie de l'imaginaire d'un Egon Schiele; avec ce gros clebs au milieu d'un champ de fleurs; avec ce bébé encore sanguinolent tout juste mis bas; avec toutes ces minettes prenant des poses aguicheuses...

Prendre les choses d'un peu loin, c'est se demander quelle catastrophe est arrivée à notre humaine espèce, à nos corps, à nos âmes, pour en arriver là, à ces images de nous que nous voyons aujourd'hui dans le miroir qu'un artiste nous tend. Je dis nous, car qui oserait prétendre que ces personnages émouvants et ridicules, beaux et moches, poseurs, narcissiques et misérables souvent, ne sont pas une part de nous, une part de cet humain d'après la catastrophe?

Quelle catastrophe? Prenons donc les chosés d'un peu, loin remontons le temps: la dégringolade du Paradis. Ce fichu péché originel, La pomme, le serpent, Ève...Et la biblique conséquence: " Et ils virent qu'ils étaient nus ".

Une histoire de la peinture commence alors, effet de la Chute. Soit les descendants du couple originaire, négligeant cette histoire pour eux abracadabrantesque de fruit défendu, de Dieu vengeur en colère, ou l'interprétant à leur façon, se voient bien nus, mais beaux, entiers, pleins, indemnes de la salissure originelle. On a alors ces milliers de corps peints, de Masaccio à Matisse, admirables, peuplant nos musées. Soit une autre lignée d'artistes, enregistrant la culbute originelle des corps et des âmes, voient bien qu'ils sont nus, mais eux se voient blessés, défigurés, abîmés, sabotés, salis, tachés, et sexués, donc divisés, plus entiers, plus pleins, plus enveloppés, protégés par quelque grâce d'avant la Chute. Arrêtons-nous devant Goya, Rembrandt, Toulouse-Lautrec, Schiele, Artaud, de Kooning, Bacon... Arrêtons-nous devant une possible image de nous.

Mais si, par hypothèse, nous étions entrés dans une nouvelle ère de l'histoire de la représentation. Si nous étions dans une post-post catastrophe. Dans d'une sorte de catastrophe au carré. Plus grave que le " Ils virent qu'ils étaient nus ", n'en serions-nous pas aujourd'hui à ce constat: " Et ils ne virent pas qu'ils étaient nus ". Même avec casquettes, slibards, strings, bottes, bas, collants, pantalons, corsages, manteaux, et même nus, carrément nus, ils ne voient plus qu'ils sont nus, que leur corps et leur âme sont nus. Désertés. Privés d'une parole qui vivifie. Peut-être qu'une jeune génération d'artistes, comme celle à laquelle appartient Miquelis, peintres, auteurs de B.D, de vidéos, est en train de rendre compte de cette déréliction qui guette chacun de nous? Sans doute se cherchent-ils encore eux-mêmes, sans doute avancent-ils encore avec des hésitations, des maladresses, en tout cas, il serait dommageable pour les rescapés des catastrophes que nous sommes, de ne pas leur prêter attention.

Jacques Henric